Mais qui faut il écouter ? Je parle de votre corps. Quand il y a une douleur, c’est le langage du corps, c’est quelque chose qu’il vous dit. Et si vous ne l’écoutez pas, si vous ne comprenez pas ce langage, eh bien, il vous fera plus mal encore.
Je m’intéresse beaucoup au langage non verbal. Il faut comprendre qu’il y a plusieurs cerveaux : ceux qui communiquent par le langage, les cerveaux évolués, ce qui est très utile. Et puis il y a les cerveaux, ou les parties du cerveau, qui s’expriment sans langage.

C’est toute la partie qui gère les émotions, qui nous envoie directement des signaux, mais pas avec des mots, pas avec des concepts.
Quand on ne parle pas le même langage
Quand un enfant est très petit, bébé, ou même un peu plus grand, il va pleurer, il va montrer qu’il n’est pas content de quelque chose, ou qu’il est content — ce qu’on comprend un peu mieux.
Quand un enfant n’est pas content, pleure, hurle même, je vois souvent des adultes qui disent : « Mais qu’est-ce qu’il y a ? Parle, qu’est-ce qui ne va pas ? » Même avec un bébé ! Je vois même parfois des gens qui parlent à leur chien en lui disant : « Allez, viens ici, qu’est ce que tu veux ? »

En fait, la plupart du temps, je vois les gens vouloir utiliser des mots avec des organismes — les animaux, les bébés, eux-mêmes — dans des situations qui ne relèvent pas du langage verbal. Et bien sûr, ça pose de gros problèmes, parce que si on ne parle pas le bon langage, on ne comprend pas et on ne sait pas non plus communiquer.
Si quelqu’un vous parle en chinois ou en iniuit, et que vous ne connaissez pas cette langue, vous aurez beau dire : « Parle-moi en français, dis-moi quelque chose », si vous lui parlez dans votre langue et qu’il ne comprend pas, la communication est nulle, la plupart du temps.
La communication non-verbale
Il existe une communication non verbale, mais on peut très bien être fermé à cette communication, ne pas la comprendre. Et je crois que c’est de plus en plus le cas.
Donc, vouloir utiliser exclusivement le langage des mots nous limite considérablement. Vis-à-vis de notre corps, cette limitation est telle que lorsqu’on a mal, lorsqu’il y a une douleur — qui est un langage du corps — si on ne veut pas l’écouter, si on ne veut pas le comprendre, si on ne veut pas y entrer, eh bien à ce moment-là, le corps va simplement amplifier la douleur, montrer encore plus que quelque chose ne va pas.
Le réflexe courant est souvent d’essayer d’arrêter la douleur le plus vite possible, sans chercher à en comprendre la cause. Il est habituel de vouloir simplement l’arrêter, ou alors d’aller voir un médecin qui dira : « Ah oui, d’accord, c’est la rate, c’est le foie, c’est la prostate. OK, on opère, on enlève, et la douleur va partir. » Et on oublie le tout. Sans avoir écouté le corps.

Nous avons un cerveau qui manipule les mots, les concepts et cela nous a donné tant d’avantages que nous nous reposons de plus en plus sur ce langage explicite. C’est une erreur !
Un livre fascinant
Eh bien non, ce n’est pas comme ça que ça marche.
J’ai récemment découvert un livre fascinant de Tim Parks, intitulé « Le calme retrouvé ». C’est très intéressant parce que c’est l’histoire d’un Anglais devenu Italien, un écrivain et traducteur travaillant en italien et en anglais. Et c’est d’autant plus touchant que ce Tim Parks est particulièrement naïf, novice dans l’ univers non-verbal. Il est spécialiste du langage.
Cet homme commence son livre en décrivant de grandes souffrances, notamment des problèmes de vessie et de plancher pelvien, l’obligeant à uriner dix fois par nuit. Ces problèmes prennent une importance énorme pour lui, car la douleur s’intensifie, le gène de plus en plus et il ne comprend pas ce qui lui arrive.
Dans la première partie du livre, il consulte des spécialistes et subit des examens, tous plus ou moins difficiles, invasifs et désagréables. Il doit subir des procédures intrusives, uriner devant les médecins, et d’autres expériences déplaisantes.
Après plusieurs chapitres, il a toujours mal. Il a toujours les mêmes problèmes, et les médecins lui disent : « Il n’y a rien, tout est en ordre. Si vous n’aviez pas mal, je dirais que vous êtes en parfaite santé. Mais vous avez très mal, vous allez aux toilettes tout le temps, et pourtant, vous êtes en parfaite santé, il n’y a pas de problème. » Cela le désole, car il attendait la pilule miracle, le geste médical qui allait tout résoudre, mais le monde médical ne trouve aucun problème.

C’est alors que ce homme tombe sur un livre de médecins américains qui lui enseigne, avec beaucoup de précautions, l’art de s’écouter. Il s’agit d’une sorte de méditation assez particulière, dans laquelle il va écouter son corps, en y consacrant une heure de temps en temps, aussi souvent que possible. À sa grande surprise, il découvre soudain des irritations, des démangeaisons, et parfois, d’un coup, quelque chose se débloque. Il ressent une onde de chaleur, ses muscles se détendent.
Il écrit que » Pour la première fois de sa vie, c’était une tâche mentale qui n’avait rien à voir avec les mots. Depuis des décennies, toute son activité mentale avait été linguistique : écrire, penser, raisonner, enseigner, parler. »
On apprend progressivement dans ce livre que cet homme, dans la cinquantaine, est en fait extraordinairement tendu. Il est un peu voûté, extrêmement crispé, et il écoute très peu son corps. Il pratique le kayak, un sport dangereux, et il est entièrement concentré sur le langage.
Les mots sont d’une importance capitale pour lui. En tant que traducteur, c’est un spécialiste des mots. Il y a de nombreux passages où il explique la difficulté de traduire entre différentes cultures, avec des mots différents.
Il explique qu’il vit intégralement dans un dialogue intérieur fait de mots pour tout ce qui se passe. Il découvre la réalité extérieure et sa réalité personnelle principalement en parlant, en écrivant, en se parlant à lui-même, ou en écoutant les autres parler, en lisant. En fait, il ressent très peu les choses directement. Il est très déconnecté du monde, très ancré dans les mots et la description mentale, et très peu dans la sensibilité directe, c’est-à-dire dans un langage corporel.
« Avec des mots, on s’aventure partout : on peut aller dans le futur, bâtir des châteaux en Espagne, les démolir, parler de choses qui n’existent pas ». Tout cela est mental, et c’est fascinant pour lui.

Il découvre « Mais on ne peut jamais expliquer avec des mots comment être réel. En lisant, en écrivant, en parlant, en pensant, on se meut dans un système distinct. La carte peut être précise, mais elle n’est pas le territoire ; penser à l’objet n’est pas le percevoir. »
Progressivement, il avance et découvre que ça va beaucoup mieux, sans médecine. Il fait des séances de shiatsu qui débloquent aussi certaines tensions. On lui conseille de faire des stages de méditation, ce qui lui fait énormément de bien. Ces méditations (qui ressemblent à des hypnoses) lui donnent une conscience du corps de plus en plus importante. Finalement, sa douleur disparaît. Il n’a plus ce problème d’uriner dix fois par nuit, mais peut-être une fois ou deux.

Il trouve un grand calme en s’écoutant, en écoutant son corps, c’est-à-dire en entrant dans un autre langage, celui des sens — les sens tournés vers lui-même, mais aussi, je pense, les sens tournés vers le monde en général.
« Tout comme les fantômes, les anges, les dieux, il s’avère que le moi est une idée que nous avons inventée, une histoire que nous nous racontons. Il a besoin du langage pour survivre. »
J’aime beaucoup ce livre parce qu’il illustre parfaitement ce qui se passe aujourd’hui.
C’est notre réalité de tous les jours
On veut que tout s’exprime à travers les mots, le langage, les concepts, et non plus les sensations. Les langages incluent aussi les chiffres et les calculs. On voit dans le monde moderne que tout se discute, se négocie, alors que c’est complètement déconnecté de la réalité. Au niveau politique, bien sûr, on discute sur des mots, sur des actes qui la plupart du temps ne sont jamais concrétisés. Et puis au niveau des relations, on entend souvent des phrases comme « Il m’a mal parlé, je ne le comprends pas », etc.
On prend très peu de temps pour comprendre l’autre, pour le sentir, pour se sentir soi-même et s’écouter.

Personnellement, je suis extrêmement intéressé par le phénomène de la douleur, par la façon dont le corps nous parle à travers la douleur. Je suis passionné non pas pour essayer de l’éliminer, mais pour dialoguer avec le corps, sans mots bien sûr. C’est là que j’ai toujours concentré mon travail : comment parler sans mots avec ce cerveau qui s’exprime sans mots.
Il faut apprendre à communiquer sans mots
C’est pour moi extrêmement important, et toutes mes thérapies, tout mon travail consiste à réapprendre à communiquer sans mots, d’abord avec soi-même, avec son passé, voire avec son futur, avec les autres, et à regarder, sentir, écouter tout son environnement sans nécessairement mettre des mots dessus. C’est un processus fascinant pour moi.
